Chapitre 3. Stratégie
Une motivation interne en vue de satisfaire un besoin ou de réduire les aspects négatifs d'une situation désagréable.
(Age : six ans)
Jouer dans la petite pièce pleine de jouets faisait désormais partie de la routine pour les jumeaux. C'était la cinquième fois qu'ils venaient dans cette pièce depuis la bagarre à l'école, et l'endroit ne leur paraissait plus aussi effrayant qu'avant. Simone avait expliqué aux garçons que le docteur Engle était juste une gentille personne avec laquelle ils pouvaient parler, et qui les aiderait à ce que l'école se passe mieux. Tom et Bill étaient encore incertains à son propos jusqu'à leur second rendez-vous avec lui, où il leur avait dit qu'il croyait ce qu'ils disaient concernant ce qui s'était passé à l'école et qu'ils ne seraient plus jamais obligés de retourner dans la classe de Mademoiselle Hahn.
Une simple conversation avec la maîtresse de maternelle avait permis au docteur Engle de déceler le mépris de l'enseignante pour les jumeaux, et pour c'était suffisant pour recommander qu'ils soient envoyés dans un autre Kindergarten. Simone avait immédiatement accepté et avait gardé les jumeaux à la maison pendant une semaine, le temps de trouver une école qui ferait preuve de plus de compréhension vis-à-vis du lien spécial qui unissait ses garçons. La nouvelle maternelle était bien et les jumeaux y furent autorisés à jouer de manière plus indépendante et exploratrice. Tom ne voulait toujours pas parler, mais ça ne posait pas de problème à leur nouvelle maîtresse. Elle promit de ne pas obliger Tom à parler s'il ne le voulait pas, mais elle lui promit aussi une récompense s'il le faisait.
Les choses allaient beaucoup mieux depuis qu'ils avaient commencé à voir le docteur Engle toutes les semaines, mais même après cinq séances Tom n'avait toujours pas adressé un seul mot à l'homme. Il ne s'amusait même pas avec les jouets, ni n'explorait la pièce, contrairement à son frère. Au bout de trois séances Bill avait commencé à farfouiller dans les caisses de jouets. A sa plus grande joie, il avait découvert un micro, qui bien que ce soit un jouet marchait vraiment, et il était en ce moment même en train de hurler chacune de ses réponses au docteur Engle dedans, tandis que Tom se couvrait les oreilles de ses mains. Bill était déjà bien assez bruyant comme ça sans microphone.
Le docteur Engle grimaça alors que l'enfant de six ans criait dans le micro, mais il chassa rapidement cette expression de son visage et sourit en s'asseyant au sol devant les garçons. Son dos n'apprécia guère son choix d'assise, mais il était essentiel de se mettre à leur niveau lorsque l'on s'occupait d'enfants comme Bill et Tom.
“Les enfants, est-ce que vous voulez faire un jeu ?” demanda le docteur, s'adressant aux deux bien qu'il sache pertinemment que seul Bill allait répondre.
Tom haussa les épaules, indifférent, et Bill jeta un regard méfiant au médecin. Les gens essayaient toujours de lui enlever les jouets amusants qui faisaient plein de bruit, et il était sûr que c'était un piège. “Je peux garder le micro ?” demanda-t-il, braillant une fois de plus dans le jouet exaspérant.
“Bien sûr. Tu vas même en avoir besoin pour ce jeu. Ca s'appelle l'interview de télévision,” dit le docteur Engle avec un sourire. Ceci était la raison pour laquelle il était considéré comme l'un des meilleurs pédopsychiatres de la ville. Il adaptait ses méthodes pour qu'elles correspondent à chaque enfant, inventant souvent les choses au fur et à mesure qu'il le découvrait.
Bill sourit largement, excité. Ca avait l'air d'être exactement le genre de jeux qu'il aimait. “Comment on y joue ?” demanda-t-il, oubliant, dans son excitation, d'utiliser le microphone. Il corrigea cet oubli en répétant sa question, hurlant de toute la force de ses poumons dans le jouet. Tom vissa de nouveau ses mains à ses oreilles et jeta un regard mauvais à son frère.
“Et bien, chacun à son tour on fait le journaliste puis la star. Bill, tu veux commencer par être la star en premier ?” demanda le docteur.
“OUI !” hurla Bill avec enthousiasme.
“Parfait. Dans ce cas je fais faire le journaliste et ensuite ça sera le tour de Tom. Ca te va, Tom ?” demanda-t-il au jumeau silencieux et boudeur. Tom hocha la tête à contrec½ur. Ce jeu lui paraissait complètement stupide, mais si Bill voulait y jouer, alors ils y joueraient.
“Okay, Bill, première question. Tous tes fans meurent d'envie de savoir ça. Quel est ton plat préféré ?” demanda le docteur Engle. Bien évidement, le but de ce jeu n'était pas d'obtenir des informations de la part des garçons. Non, le but du jeu était bien plus important que ça.
“Umm les cookies ! Ou les pasghettis,” répondit Bill avec emphase, prenant la pose avec le micro comme s'il passait vraiment à la télévision. Tom rit presque à l'erreur de son frère, et s'ils avaient été à la maison il lui aurait dit avec arrogance que c'était spaghettis, et non pasghettis.
“Très intéressant. Et quel ton animal préféré ?” demanda le médecin.
“Les chats ! Euh non attendez... Les lapins. Non... umm... Les singes !” répondit Bill, indécis.
Les questions continuèrent ainsi à s'enchaîner pendant un petit bout de temps. Bill jacassait, tout excité, pendant que Tom restait assis là à regarder. Le docteur Engle écoutait les réponses de Bill, mais son attention était focalisée sur Tom. Il pouvait bien voir que le plus âgé des deux petits garçons mourait d'envie de sauter sur ses pieds et de participer, mais qu'il se retenait. Le docteur Engle finit par annoncer que c'était le moment de changer de rôles. “Très bien Bill ! Et si maintenant tu faisais le journaliste et que Tom faisait la star ?” suggéra-t-il.
Avant que Tom n'ait eu le temps de protester, Bill était déjà en train de hurler sa question dans le microphone et de performer sa meilleure imitation de journaliste télévisé. “Quel est ton plat préféré ?” demanda Bill avant d'immédiatement fourrer le micro sous le nez de Tom. Dans son excitation de jouer à ce jeu, il avait oublié que Tom ne parlerait pas ici.
Tom regarda son frère d'air renfrogné et repoussa le micro. “To-omi ! Joue avec moi ! Il faut que tu répondes,” demanda Bill. Il était en mode autoritarisme et ce n'était pas l'air renfrogné de Tom qui allait l'empêcher d'obtenir ce qu'il voulait. Bill agita le microphone sous le nez de Tom, le lui enfonçant un peu dans la joue une fois ou deux.
“Arrête ça !” hurla Tom, repoussant le micro. Le docteur Engle dissimula son sourire. C'était la première fois que Tom parlait pendant une séance, et les choses se déroulaient exactement comme prévu. Il n'intervint pas, sachant parfaitement comment les choses allaient tourner. Ca faisait maintenant suffisamment de temps qu'il avait observé la dynamique entre les jumeaux.
Bill fit la moue, ses épaules s'affaissant et ses yeux se mettant à briller à cause des larmes. Les menaces et les tentatives de corruption des adultes n'auraient jamais réussi à faire parler Tom s'il ne l'avait pas voulu, mais un seul regard de Bill suffisait.
“Les spaghettis,” marmonna doucement Tom et soudainement Bill se remit à sourire.
Le docteur Engle resta silencieux durant le reste de la séance, continuant à regarder les garçons jouer. Petit à petit Tom parla de plus en plus fort et se montra de plus en plus confiant à chaque question, et à la fin du jeu il essayait de prendre le micro des mains de Bill. Bill autoritaire ne l'avait pas très bien vécu, mais la bataille se régla lorsque le docteur Engle suggéra qu'ils emmènent le micro chez eux et qu'ils le partagent jusqu'à la prochaine séance.
**
Tom était peut-être silencieux à l'école et chez le docteur Engle, mais les choses étaient complètement différentes quand ils étaient à la maison. A la maison, les jumeaux étaient aussi bruyants et turbulents que des petits garçons de six ans tendaient à l'être. Heureusement pour eux, leur mère se moquait du bruit et leur père était souvent absent à cause de son travail. Il n'était donc pas inhabituel que la maison soit remplie de cris ou ne soit le témoin d'une dispute de temps à autres. Le lien entre Bill et Tom ne les immunisait clairement pas contre les disputes de fratrie.
“C'est mon tour ! Donne-le !” demanda Tom en tendant la main vers le micro. Comme c'était le jouet le plus récent de la maison, c'était évidemment le meilleur. La semaine précédente l'objet de leur désirs avait été un camion, et celle d'avant un dinosaure, mais ces deux jouets traînaient désormais par terre, oubliés, tandis que les jumeaux se battaient pour obtenir le micro tant convoité.
“Non ! Tu as déjà eu ton tour,” dit Bill avec entêtement, tombant sur le dos en donnant des coups de pieds pour repousser son frère qui s'était jeté sur lui.
“C'est mon tour !”
“Nan !”
“Si !”
“Na-an !”
“Si-i-i !”
Chaque cri était de plus en plus fort, et bientôt les jumeaux se retrouvèrent à rouler au sol, se battant pour le jouet. Ils avaient presque l'air de chiots, avec Tom qui grognait et Bill qui jappait quand son frère était un peu trop brutal. Tom avait réussi à coincer Bill sous lui, mais celui-ci aurait préféré mourir plutôt que de lâcher le micro et il se débattait trop fort pour que Tom ne puisse le lui arracher.
La lutte continua jusqu'à ce que Bill parvienne à se tortiller hors de sous son frère et se mette à courir. Aucun des deux ne se rappelaient vraiment la raison pour laquelle ils se battaient à ce stade, et la bagarre se transforma en course-poursuite. Bill se précipita hors de la chambre et descendit les escaliers, courant dans toute la maison aussi vite qu'il le pouvait. Tom était juste sur ses talons et faillit l'attraper une ou deux fois, ce qui fit couiner et glousser Bill.
Bill prit un virage à angle droit et fit irruption dans la cuisine, rentrant dans son père à cause de sa course imprudente, lequel père venait juste de rentrer du travail et était en train de se verser une tasse de café. La tasse fut renversée, son contenu brûlant éclaboussant Jörg, Bill et le sol.
“Regarde ce que tu as fait, espèce de petit idiot sans cervelle !” gronda Jörg, sa voix pleine de colère. Ce n'était pas un homme brutal, mais le stress de son travail et la pression qui pesait sur lui d'avoir à nourrir sa famille le poussaient parfois à éclater ainsi. Cependant, c'était la première fois que sa colère était dirigée contre l'un des garçons.
Le stress de la vie de famille était bien plus important que ce que Jörg avait anticipé. Il n'avait pas la patience de Simone envers les jumeaux et il ne comprenait pas que leur comportement était normal pour leur âge. Il avait honte que ses garçons aient besoin de consulter, et était frustré par le prix de leurs séances et par les frais de scolarité de leur nouvelle école. L'idée que Jörg se faisait de ce à quoi la vie de famille était censée ressembler était complètement différente de la réalité des choses, et malheureusement il choisit de faire passer sa frustration sur Bill.
Bill leva les yeux vers son père, terrifié, non habitué à ce qu'on lui parle si durement. Il remarqua à peine la brûlure du café chaud sur sa peau. La brûlure des mots de son père était bien plus douloureuse. Ses yeux couleur de miel, grands ouverts, commençaient déjà à se remplir de larmes. “Je-Je suis désolé,” gémit Bill.
“Donne-moi ça ! Tu fais déjà bien assez de bruit comme ça,” aboya Jörg, arrachant le jouet des mains de Bill. Il avait supporté l'objet infernal pendant trois jours déjà, et il en avait assez. Quel genre de médecin laissait un enfant jouer avec un microphone de toutes façons, à part un idiot ? Est-ce qu'il déboursait tout cet argent en thérapie juste pour que ses enfants déjà pourris gâtés puissent jouer avec des jouets clinquants ?
Les cris attirèrent Simone hors de son studio et elle parvint à la cuisine où elle vit avec horreur son mari admonester son petit garçon à cause de ce qui semblait de toute évidence être un accident. La colère bouillonnait en elle, mais elle était trop choquée pour bouger. Tom, qui se trouvait debout juste derrière son frère, était également immobilisé sur place, tant à cause de la colère que de la peur.
“Allez tous les deux dans votre chambre ! Tout de suite ! Je le jure devant Dieu, si j'entends encore l'un de vous deux piper mot, vous aurez vraiment quelque chose à dire à votre charlatan de docteur,” beugla Jörg, claquant le micro contre le comptoir avec fracas, pour l'emphase. Ce qu'il restait du jouet fut alors jeté au sol et Jörg éleva de nouveau la main. Il avait l'intention de frapper Bill si celui-ci ne bougeait pas assez vite.
“Jörg !” hurla Simone depuis l'embrasure de la porte. De voir son mari lever la main sur son enfant était ce qu'il fallait pour la tirer de son état de stupéfaction. Simone aimait encore son mari, mais jamais elle ne le laisserait frapper aucun de ses fils.
Les jumeaux n'avaient pas tout compris de ce que leur père avait dit, mais ils savaient qu'il était en colère et ce fut suffisant pour qu'ils se ruent jusqu'à leur chambre. Alors qu'ils se précipitaient dans les escaliers, ils entendirent les voix de leurs parents qui criaient depuis la cuisine. Simone avait l'air folle de rage, et les jumeaux n'étaient pas certains de savoir contre qui cette rage était dirigée.
Après qu'ils aient refermé la porte ce ne furent plus que les bruits étouffés des cris provenant des l'étage inférieur qui parvinrent aux jumeaux. Il était déjà arrivé que leurs parents se disputent, mais c'était la première fois que les jumeaux savaient que c'était à cause d'eux, et c'était une sensation horrible. Même si c'était Bill qui avait renversé le café, Tom se sentait tout autant responsable, et le temps d'atteindre leur chambre, les deux garçons étaient en train de pleurer.
Juste au moment où le monde recommençait à prendre son sens, quelque chose d'autre changeait, laissant les jumeaux avec la sensation constante qu'ils se tenaient sur un sol instable. La seule chose sécurisante dans leur vie était leur mère, et l'autre, et en ce moment précis ils étaient tous les deux pratiquement convaincus que leur mère était aussi fâchée contre eux que leur père.
Quelques larmes errèrent sur les joues de Tom, alors que Bill lui était pratiquement hystérique. Ses vêtements étaient tout mouillés, son micro était détruit, son père lui avait crié dessus, et le monde s'écroulait autour de lui. Voyant à quel point Bill était dévasté, Tom essuya rapidement ses larmes et passa en mode grand frère.
“Tout va bien,” chuchota Tom en prenant Bill fort dans ses bras, ses propres vêtements se trouvant humidifiés au cours du processus. Tom savait que tout n'allait pas vraiment bien, mais c'était ce que les gens disaient quand ils essayaient de remonter le moral aux autres.
“Papa m'a traité d'idiot,” geignit Bill, se blottissant dans l'étreinte de Tom. Dans leur ancienne maternelle il avait été traité de bien des noms, mais c'était différent quand c'était votre propre père qui le disait.
“C'est pas vrai. Il est stupide,” dit Tom d'un ton catégorique tandis qu'il serrait son frère de manière protectrice. Ils avaient cru que la maison était un endroit sûr et qu'ici au moins ils pourraient être compris et acceptés, mais après avoir vu ce que son père avait fait à Bill, Tom était en train de réaliser que même la maison n'était pas un lieu sacré.
“Papa me déteste,” conclut Bill après avoir repensé à l'affrontement dans la cuisine.
“Il est juste méchant et c'est pas important pasque moi je t'aime,” assura Tom à son petit frère. C'était exactement comme la méchante maîtresse et les autres enfants à l'école. S'ils ne les aimaient pas, alors les jumeaux arrêtaient purement et simplement de porter attention à ce qu'ils pensaient. Ils n'avaient besoin de personne d'autre que l'autre, pas même de leur père.
“Je t'aime aussi, Tomi,” chuchota Bill, se pressant plus près et se cramponnant à Tom, cherchant du réconfort. Ca faisait quelques temps qu'ils n'avaient pas eu de raison de se cramponner l'un à l'autre comme ça. Même s'il détestait ce qui venait de se produire, Bill réalisa que ça lui avait manqué, que Tom le tienne contre lui et le fasse se sentir mieux.
“Tu es tout mouillé,” souligna Tom, réalisant tout à coup que Bill était détrempé à cause du café, et que maintenant ses propres vêtements étaient eux aussi trempés. Bill se contenta de hocher pathétiquement la tête, se moquant un peu que son t-shirt préféré soit maintenant tout tâché. “Il faut qu'on se change pasque Maman dit qu'on attrape un rhume quand on reste dans des vêtements mouillés,” annonça Tom, éloignant son frère.
Même si Tom n'était âgé que de dix minutes de plus, c'était lui le grand frère et il devait prendre soin de Bill. Tom n'attendit pas la réponse de ce dernier avant de se saisir de son t-shirt détrempé et de le lui retirer. Bill resta simplement là à renifler pendant que son frère le déshabillait puis partait à la recherche de son pyjama qui devait être quelque part dans la chambre, l'aidant ensuite à s'habiller tout comme leur mère le faisait d'habitude. Cela nécessita moult contorsions et au final Bill se retrouva avec son pyjama devant-derrière à cause de la précipitation, mais au moins n'était-il plus trempé.
Les hurlements continuaient en bas tandis que Bill s'assit sur son lit, les jambes croisées et repliées sous lui, alors que Tom se glissait dans son propre pyjama. Il avait déjà mis le pantalon et était encore en train de se débattre pour enfiler le haut quand il entendit des cris particulièrement violents provenir d'en bas. Il entendit même parmi eux le nom de Bill être hurlé. Avec son haut à moitié enfilé par la tête il ne pouvait pas voir Bill, mais il parvenait encore à ressentir ce que Bill ressentait, et il savait que les éclats de voix étaient cinglants pour lui.
Prenant la décision de remonter le moral de Bill, Tom laissa son haut en l'état, sa tête à moitié passée dans l'encolure, et fit semblant d'être bloqué. “Bill ! Aide-moi ! Je suis coincé !” cria-t-il, déambulant dans la pièce, aveuglé, faisant exprès de se cogner dans un meuble. Les pitreries de Tom furent récompensées par un petit gloussement de Bill, ce qui bien sûr l'encouragea à continuer. “Bill ! Où es-tu ? Je suis perdu !” dit Tom tout en se cognant de manière répétée dans la porte du placard.
“Par ici !” appela Bill, gloussant follement tandis que Tom trébuchait sur des jouets et revenait vers le lit.
“Où ça ?” demanda Tom, agitant les mains devant lui tandis qu'il déambulait à l'aveuglette.
“Ici !” gloussa Bill. Les idioties de Tom lui remontaient toujours le moral.
Tom tangua vers le lit, faisant exprès de trébucher pour tomber directement sur son jumeau. Ils s'écroulèrent tous les deux sur le lit, gloussant. Bill décida de se rendre utile et tira sur le haut de son jumeau pour lui faire passer la tête.
“Je t'ai trouvé,” dit Tom avec un sourire idiot.
“Si tu es un si bon trouveur,” le félicita Bill, s'enroulant dans les bras de son frère avant de se blottir tout près. Il n'était pas encore l'heure d'aller se coucher, mais ils savaient qu'ils n'auraient pas le droit de quitter de nouveau de leur chambre ce soir-là. De toutes façons, aucun des deux n'avait vraiment envie d'en sortir.
Les jumeaux venaient tout juste de commencer à se détendre et d'oublier ce qui s'était passé en bas quand ils entendirent de nouveau leurs parents crier. Une porte claqua, mais les hurlements continuèrent. Bill se tendit et cacha son visage dans l'épaule de Tom.
“Tomi, reste avec moi ?” supplia Bill d'une toute petite voix terrifiée. Les garçons ne partageaient pas souvent le même lit. Bill avait tendance à beaucoup se retourner et Tom ronflait, ce qui faisait qu'en temps normal ils étaient mieux dans leurs propres lits.
Tom tira les couvertures par-dessus leurs têtes exactement de la même façon qu'il l'avait fait la dernière fois qu'ils avaient ressenti le besoin de se cacher du reste du monde. Les jumeaux s'enveloppèrent dans les couvertures. Il faisait si noir qu'ils n'arrivaient même pas à se voir l'un l'autre bien qu'ils fussent si proches, mais ils n'en avaient pas vraiment besoin. Les jumeaux pouvaient ressentir la présence de l'autre, et ça suffisait.
“J'aime pas quand ils se battent,” chuchota Bill.
“Ecoute pas,” murmura Tom en retour, serrant Bill en peu plus fort et glissant ses mains sur les oreilles de son petit frère pour qu'il ne puisse plus entendre.
“Je veux pas que Papa me déteste,” geignit le plus jeune des jumeaux.
“C'est pas important,” répondit Tom, ôtant ses mains des oreilles de Bill juste assez longtemps pour que celui-ci puisse l'entendre.
“Pourquoi ?” demanda Bill.
“ Pasque c'est pas important ce que les autres pensent. Papa est juste comme Mademoiselle Hahn et les enfants de l'ancienne école.” Tom retira ses mains des oreilles de son petit frère et les enroula autour de lui à la place. Les cris s'étaient enfin arrêtés et la maison était silencieuse.
“Et Maman alors ?” chuchota Bill d'un ton inquiet. Il était très attaché à sa mère. Pas tout à fait autant qu'il était attaché à Tom, mais il ne voulait pas se détacher d'elle tout comme ils avaient à le faire de tous les autres.
“Maman c'est bon. Elle est pas comme eux. Maman comprend,” lui assura Tom. Lui non plus ne voulait pas se détacher d'elle, mais il savait que si jamais elle faisait du mal à Bill comme leur papa venait de le faire, alors il romprait toute connexion avec elle sans hésitation. Bien qu'il n'ait que six ans, Tom comprenait que rien ne serait jamais plus fort ou plus important que le lien qu'il partageait avec son frère. Il ne pouvait même pas ne serait-ce qu'imaginer que quelque chose vienne se mettre entre eux.
Plusieurs minutes s'écoulèrent dans le silence. La maison était calme et les jumeaux ne pouvaient rien entendre d'autre que le son de la respiration de l'autre. Il faisait inconfortablement chaud, avec les couvertures qui les enveloppaient, mais les jumeaux ne se sépareraient pas ni ne briseraient leur barrière qui les coupait du monde pour laisser rentrer un peu d'air frais.
“Tomi ?” chuchota Bill, sa petite voix finissant par briser le silence.
“Hmm ?” marmonna Tom, endormi. La chaleur qui régnait sous les couvertures le rendait groggy, mais il ne se laisserait pas sombrer dans le sommeil tant qu'il ne serait pas sûr que Bill allait bien.
Bill se tortilla anxieusement, cherchant le courage de poser sa question. Il ne savait pas pourquoi il se sentait bizarre à propos de ça. Ils s'embrassaient tout le temps pour se dire bonne nuit, mais là c'était différent. Il voulait ce qu'ils avaient fait la nuit qui avait suivi la bagarre à l'école. “Tu me fais un bisou magique pour que tout aille mieux ?” demanda-t-il avec hésitation.
“Tu as mal quelque part ?” demanda Tom, la voix pleine d'inquiétude. Il ne se souvenait pas d'avoir vu que Bill était blessé. Normalement il le savait tout de suite lorsque Bill était blessé.
“Non... juste... umm... ça m'avait rendu pas triste quand tu l'as fait l'autre fois,” essaya d'expliquer Bill du mieux qu'il pouvait. Il n'avait pas le vocabulaire nécessaire pour expliquer que la douleur qu'il ressentait n'était pas physique, et que c'était cette douleur que l'affection de Tom faisait disparaître.
Tom n'avait besoin de rien de plus pour comprendre. Même sans mots pour le décrire, il savait ce que c'était parce qu'il ressentait la même chose. Quand ils s'étaient embrassés après la bagarre, c'était lui qui embrassait les blessures de Bill, mais ça l'avait fait se sentir mieux, lui aussi. Tom s'était déjà rendu compte que ce qui comptait ce n'était pas là où vous embrassiez, et que c'était juste la douce et chaude sensation provoquée par les baisers qui faisait que tout allait bien.
“Moi aussi ça m'a rendu pas triste,” chuchota Tom, se penchant plus près pour faire partir la tristesse de Bill à coups de baisers. Leurs bisous étaient toujours innocents, du moins en ce qui concernait leurs intentions. Les jumeaux voulaient juste se sentir mieux et ils ne comprenaient rien d'autre au-delà de ça.
Quand la dispute se fut terminée et que Simone se fut calmée et ait essuyé ses larmes, elle monta jeter un ½il à ses garçons, avec l'intention de les réconforter et de leur dire que tout allait bien. Alors qu'elle approchait de la porte elle réalisa que les lumières étaient éteintes et qu'aucun son ne parvenait de la chambre. Son c½ur se serra douloureusement ; elle craignait que les garçons ne soient si effrayés par leur père qu'ils aient vraiment cru qu'ils ne devaient faire aucun bruit. Elle essuya quelques larmes égarées et ouvrit la porte, s'attendant à les trouver chacun caché dans son lit, figés et trop apeurés pour ne serait-ce que chuchoter.
Au lieu de ça elle trouva les jumeaux ensevelis sous les couvertures du lit de Bill, manifestement enroulés dans les bras l'un de l'autre. Ils n'avaient pas encore remarqué sa présence, et elle resta silencieuse pour essayer d'entendre leurs voix. Ce qu'elle entendit lui fit verser de nouvelles larmes ; des larmes de tristesse dûes à la certitude que ses bébés n'avaient pas besoin de son réconfort, et des larmes de soulagement dûes à la certitude qu'ils s'avaient l'un l'autre. Elle les entendit échanger des murmures portant leurs déclarations d'amour l'un pour l'autre, et Tom jouer le rôle du grand frère protecteur alors qu'il promettait de toujours prendre soin de Bill et de le rendre heureux.
Ce que Simone ne vit ni n'entendit, furent les baisers légèrement plus que fraternels que les jumeaux échangèrent sous les couvertures.